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Il naquit sur la colline

21 Mars 2015 , Rédigé par Tess Publié dans #Nouvelles

Il naquit sur la colline

Il naquit sur la colline, un pluvieux jour de mai. Le Vent lui chatouilla l'oreille en lui murmurant son nom : Miraël. Le seul souvenir gravé dans l'obscurité de sa mémoire perdue. Miraël, ce prénom sans provenance, cette identité dont il ignorait tout, ces lettres dont il n'était pas sûr.

Il se releva avec précaution et inspecta la moindre parcelle de son corps nouveau : deux bras, deux jambes, musclés et recouverts par des vêtements noirs et boueux. De ses mains couvertes de terre, il tâtonna son crâne et y découvrit une masse mouillée et aplatie de cheveux courts et puis continuant vers son visage, il découvrit deux yeux, un nez, une bouche et un menton. Persuadé d'être au moins humain, il tomba à genoux craquant par la même occasion son pantalon vert kaki.

En se frottant les yeux, il se demanda ce qu'il était en train de se passer. Comment avait - il atteint ce sommet tellement proche des nuages ? Qu'était - il arrivé ? Pourquoi se sentait - il si vide de sens tandis qu'une multitude d'interrogations l'envahissait en même temps que l'angoisse, la tristesse et la folie. Il perdit connaissance.

Miraël se réveilla - une semaine plus tard dirent les médecins - à l'hôpital St -Edgard. Ces mêmes médecins lui apprirent qu'un groupe de randonneurs l'avait découvert, qu'il ne lui avait trouvé aucun papier permettant de l'identifier, ni objet personnel mis à part les vêtements, qu'aucun visiteur n'était venu pour lui, qu'aucun événement relayé par les médias ne relatait sa disparition.

Puis, les médecins semblèrent totalement effondrés en constatant l'amnésie de leur patient mais lui, ne réagit pas. Absent, effacé dans le coma les yeux ouverts. Il répondait aux questions lorsqu'il en connaissait les réponses. Il se levait quand il fallait se lever. Il riait quand il fallait faire semblant de rire. Il s'exercer comme il fallait s'exercer. Mais vide de son âme, de sa personnalité, de ses sentiments. Ainsi, Miraël demeura simplement Miraël durant des semaines entières ; juste un nom couché sur du papier.

Puis, un jour ensoleillé de juin, il dû partir. Quitter l'hôpital. Alors il s'habilla des vêtements généreusement offerts par une infirmière sentimentale, il serra vigoureusement la poignée de main que lui tendit son médecin attitré. Il accepta le sac à dos que lui préparèrent les internes contenant les dons de chacun. Il signa la décharge avec six lettres, et franchit le seuil sans au revoir, sans bruit et sans se détourner.

Dans la rue, il ne s'arrêta jamais. Longeant le trottoir, tournant au hasard, traversant au gré des feux : vert on passe, rouge on continue sur la même voie. Il atteignit un café au coin d'une rue où il décida de déjeuner.

Assis sur une banquette rouge, il laissa la serveuse choisir elle - même sa commande puisqu'il ne savait pas, ne savait plus. En attendant le retour de la jeune femme qui le prenait au choix ou pour un dragueur ou pour un psychopathe, il ouvrit le sac-à-dos-usé-souvenir-d'hôpital et fit l'inventaire des objets délaissés à son intention : un sweater en laine bleu nuit, un jean de taille XL, une ceinture décolorée, un bonnet noir en coton, une chemise blanche délavée, une bouteille d'eau minérale de cinquante centilitres ; il y avait aussi une trousse de toilette dont le motif était une petite fille, peut - être une héroïne de télévision qu'il ne reconnaissait pas. A l'intérieur de la trousse, se trouvait sa brosse à dent d'hôpital, une paire minuscule de ciseaux à ongles sans doute trop petite pour son précédent propriétaire, un mouchoir blanc brodé jauni à trois des quatre coins et un savon dans son emballage. De plus, il trouva dans la poche intérieure du sac quelques billets à côté desquels un MP3 et des écouteurs au fil de protection usé sur trois quart de sa longueur.

Miraël se demanda pourquoi conserver des choses quand ces choses étaient si abîmées. Cependant, il se rappela que lui aussi était abîmé et pourtant on ne l'avait pas rejeté, au contraire, on avait tenté de le réparer. En fait, il avait sa place avec toutes ces choses qui n'ont que le nom qu'on leur donne mais qui ne correspondent plus à leur définition.

La serveuse lui apporta un café avec le sourire immense et rose et il le lui paya avec un des billets froissés du sac à dos. Il le but en vitesse malgré la chaleur de la boisson et sortit, déambulant à nouveau, rue après rue, carrefour après carrefour.

Il sortit les écouteurs du sac et enclencha le MP3 qui entonna un bourdonnement plaintif puis des paroles qu'il ne comprit pas. Mais à cet instant, sous le sourire d'un soleil trop lourd, il comprit quelque chose d'autre. Quelque chose d'évident qu'aucune des personnes qu'il apercevait ne semblait voir. Stoïque au milieu du trottoir, les mains dans les poches, les écouteurs aux oreilles ; il voyait la Vie, il l'entendait, il la ressentait.

La main d'un petit garçonnet sur une vitrine de jouets, un cycliste exécutant des cascades sur la voie publique, les klaxons comme cent cris déchirants, les feuilles vertes auréolées de l'or des rayons solaires, le pont et les barrières de chaque côté ornées d'animaux, les traces blanches lumineuses au milieu de la route, un gobelet tombant au sol, les longs cheveux roux d'une femme, un vendeur de journaux agitant les mains devant ses clients, un chien courant après un adolescent en skateboard, …

La Vie, concept inventé par l'Homme, désignant tout ce qui est capable d'être beau un jour. Tout ce qui existe, créé avant l'Homme, par l'Homme, ou pour l'Homme. Tout ce qui est fait parti de la Vie. Lui aussi, donc.

Soudain, il réalisa qu'il ne s'appelait pas seulement Miraël, mais qu'il appartenait à la Vie. Il avait un monde où vivre, un univers où réapprendre à être, un temps où évoluer et devenir, il avait des mots pour écrire sa propre définition de lui - même. Et cette définition débuterait par : « Miraël, né sur une colline un pluvieux jour de mai ».

FIN

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